Rimogne et l’ardoise
Histoire de l’exploitation de l’ardoise
Exploitation jusqu’au XVIII siècle
Fosse Pierka
La première exploitation de l’ardoise, autrefois appelée écaille, remonte à 1158. Elle se fait alors à ciel ouvert et ce sont les moines de trois puissantes abbayes qui font exploiter ces ardoisières : l’abbaye de Foigny, l’abbaye de Bonnefontaine et l’abbaye de Signy. L’abbaye de Foigny obtient une concession de Hugues de Montcornet dans une concession dite l’Escaillère et en mai 1230, les moines de Signy reçoivent une charte. Quant à ceux de Bonne-Fontaine ils en recevront une en juillet 1273, dans laquelle on peut lire : « Nous Nicoses de Montcornet chevalier de Rimogne et Basile sa femme, faisons savoir à tous ceux qui ces présentes lettres verront et auront, que nous avons octroyé et octroyons purement et simplement à l’église de Bonnefontaine cinquante pieds de pierre pour faire écaille qui sont ci Grande Fosse de Rimogne entre les écaillères de cette même église et les écaillères de Signy et Foygny ». L’ardoise sert essentiellement à la couverture des bâtiments.
En 1358, Jean de Jeumont, alors seigneur de Rimogne, déclare « toutes leurs escaillères de Rimogne franches et exemptes de vinage ». En 1470, les moines de Bonne-Fontaine rachètent un terrain à Pierquat Caigneaux, fondant ainsi ce qui est devenu une des plus vieilles ardoisières de Rimogne : l’ardoisière de Pierka. Si les moines de Bonne-Fontaine se retirèrent de l’exploitation de l’ardoise en vendant leurs possessions pour aider au rachat de François I prisonnier à Pavie, il semble qu’ils aient gardé de l’importance jusqu’au XVI siècle. Les laïcs qui exploitaient auparavant de minuscules parcelles, peuvent profiter du départ des religieux. C’est en 1663 que Charles d’Ambraine, receveur du grenier à sel d’Aubenton, rachète pour quarante ans une concession aux moines à la Hallevoye, alors la fosse la plus importante.
En 1702, Jean Baptiste Collart de Boutancourt succède à Charles d’Ambraine à la Hallevoye avant d’exploiter quelques années plus tard la Grande Fosse. À la mort de Jean Baptiste Collard, la Grande Fosse, alors seule fosse exploitée, connaît ses premières grandes difficultés. Antoine Collard de Ville, le neveu de Jean Baptiste, hérite en effet de l’ardoisière puis la lègue à son fils en 1773 qui la saccage par manque d’expérience et par volonté de profit.
À l’autre bout de Rimogne, Pierka est réouverte par le sieur Châtelain en 1767.
L’avènement des Rousseau
Planche de l’Encyclopédie montrant la Grande Ardoisière de Rimogne
L’exploitation de l’ardoise à Rimogne va être révolutionnée avec l’arrivée de Jean-Louis Rousseau et le rachat de la Grande Ardoisière en 1779. C’est à cette époque que la machine industrielle se met véritablement en marche. La « Grande Fosse » était une des fosses les plus importantes de France et Jean-Louis Rousseau va lui faire retrouver son rang. Avant d’arriver à Rimogne, Jean-Louis Rousseau avait été concessionnaire général des mines de charbon de la province du Forez. La première machine hydraulique avait été mise en place en 1775. Rousseau va continuer à travailler à l’épuisement des eaux, améliorant les conditions de travail et par là même la productivité. Sept millions d’ardoises sont produites en moyenne chaque année. C’est à cette époque que les encyclopédistes s’intéresseront à l’exploitation de l’ardoise à Rimogne afin de rédiger l’article intitulé Ardoiserie de la Meuse. Rimogne et ses exploitations ont en effet servi d’exemple. L’inspecteur Vialet note dans tous les détails l’exploitation de l’ardoise à Rimogne à cette époque.
L’ancienne Hallevoye devenue fosse Saint-Quentin est reprise par plusieurs partenaires (en 1776 Pillon s’allie à Bruslé, Dagneau et Cochart) et devient la concurrente directe de la Grande Fosse. À la veille de la Révolution, plus de 5 millions d’ardoises restent invendues. Les dirigeants des différentes ardoisières se mettent d’accord alors sur le pourcentage de production accordé à chaque exploitation. La Grande Fosse obtient la production de 50% du marché, Saint-Quentin elle, n’en aura que 25%, le reste étant laissé aux ardoisières de Deville et Monthermé. L’avance que prend Jean-Louis Rousseau sur les autres est décisive. À part de cette date, la dynastie des Rousseau est fondée. Elle règnera sur Rimogne pendant plus d’un siècle. Jean-Louis Rousseau a 4 fils qui vont l’aider à mener l’entreprise jusqu’à sa mort le 27 avril 1788. En 1817, les Rousseau rachètent les autres fosses. C’est le début de la Compagnie des ardoisières de Rimogne qui est fondée quelques années plus tard en 1831.
La Compagnie des ardoisières de Rimogne
Wagon ou baril pour remonter l’ardoise du fond
Carte des exploitations ardoisières
La Compagnie des ardoisières de Rimogne et de Saint-Louis-sur-Meuse est fondée le 14 octobre 1831. La Compagnie règne en maitre sur le village, ses statuts font apparaitre des propriétés immenses, son fonds social est évalué à 1 080 000 francs. Les parts de la société sont réparties entre 9 membres de la famille et il est précisé que les actions sont indivisibles même par suite de succession. Il est également précisé que les actionnaires veulent, autant que possible, éviter l’introduction d’étrangers dans la société. À partir de 1839, la Compagnie participe aux expositions universelles.
Si la société possède presque tous les tréfonds de la commune, il reste des endroits où l’exploitation est encore possible. Ils le seront par plusieurs sociétés : celle de Truffy et Pierka créée en 1836, celle de la Fosse aux Bois créée en 1839, celle de la Rocaille en 1840 et celle de la Richolle en 1842. La Compagnie les rachètera toutes une par une, ne souffrant aucune concurrence. En 1843, un puits de 120 mètres est foré à la fosse Saint-Quentin pour le passage de la pierre dans les barils. Le rendement de toutes les exploitations de Rimogne s’élève à 51 200 000 ardoises. Ce n’est pas le puits le plus profond, en 1826, un puits de 170 mètres avait été creusé aux abords de la Grande Fosse dans le même but.
Rimogne avait connu plusieurs grèves, en 1825, 1869, 1874, 1878, 1887 avec à chaque fois comme revendications une hausse des salaires. Les ardoisiers vivent dans la misère. Le 9 avril 1888 éclate l’une des plus grandes grèves. 340 ardoisiers sur 390 se mettent en grève. Les revendications sont les suivantes : 10 % d’augmentation c’est à dire 4 francs pour les fendeurs et 5 pour les mineurs ainsi que la restitution des fonds de la caisse de retraite à la chambre syndicale. Jean-Baptiste Clément vient à Rimogne le 20 avril (une rue du village portera son nom par la suite). La Compagnie n’accorde rien et les meneurs sont licenciés. Ces derniers iront rouvrir l’ancienne ardoisière de Risquetout, tentative qui ne durera pas à cause des frais énormes à débourser. Une grève similaire aura lieu en 1901, elle durera trois mois.
Entre 1893 et 1895, on installe les premiers compresseurs et en 1903, on ouvre la fosse Saint-Brice pour suppléer la Grande Fosse qui commence à s’essouffler.
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, 600 ouvriers sont employés par la Compagnie. Les deux conflits mondiaux vont ralentir la production qui sera arrêtée par moments. En 1920, on ouvre un atelier de fendeuses et une école de formation pour apprentis. En 1945, les fosses sont noyées partiellement, il faut tout remettre en état.
Fin des ardoisières
Ancien treuil de la fosse Saint-Brice
Chevalement du puits Saint-Quentin
L’ardoise qui sert essentiellement à la couverture perd du terrain, son prix à l’achat est beaucoup plus élevé que d’autres matériaux. De violents éboulements se produisent en 1936 dans la Grande Fosse, la remontée de la pierre est bloquée. La Grande Fosse ferme en 1948. On essaie de redynamiser le bassin en réouvrant la fosse Saint-Quentin. On y installe un chevalement en acier, en fait un ascenseur qui permettait aux mineurs de descendre et de monter mais également facilitait la remontée des wagons chargés d’ardoise. L’inauguration a lieu le 4 décembre 1961.
En 1965, la Compagnie des ardoisières de Rimogne achète la société des ardoisières de Fumay où travaillent environ 150 personnes. Léon Voisin écrira à ce sujet: « Faute de réussir la modernisation souhaitable, sinon nécessaire, il est possible d’imaginer que la Compagnie, devenue une société à responsabilité limitée (SARL) a voulu, en 1965, assurer son avenir en éliminant définitivement toute concurrence proche par le rachat de la Renaissance et de Saint-Joseph à Fumay ». L’exploitation de l’ardoise connait toutefois ses dernières années. La société dépose le bilan en 1969. Après Fumay, en avril 1971, la dernière fosse en activité de Rimogne, la fosse Truffy ferme à son tour quelques semaines plus tard. 1971 est l’année où toutes les installations encore en activité ferment. Huit siècles s’étaient écoulés depuis l’extraction de la première ardoise du sol de Rimogne et des Ardennes.
L’exploitation de l’ardoise perdure toutefois sous la forme d’une entreprise de broyage, la SICA (Société industrielle et commerciale ardennaise). Cette société de broyage avait été ouverte en 1934 par la Compagnie. Elle extrait l’ardoise dans une carrière à ciel ouvert (sur le territoire de la commune d’Harcy) pour la réduire en particules à la granulométrie pouvant aller de quelques microns à plusieurs millimètres. Ces poudres sont destinées à la fabrication de chapes d’étanchéité, dans les bitumes, mastics. Cette usine entraine par ailleurs de profonds problèmes d’environnement. Le dégagement de beaucoup de poussière d’ardoise rend les paysages alentours blancs. La forêt et les maisons environnantes sont recouverts par cette poussière grisâtre.
Aspects sociaux de l’exploitation ardoisière
Vie des ardoisiers
Ardoisiers de la Fosse Saint Brice s’éclairant à la bougie
Il est difficile aujourd’hui de s’imaginer ce qu’a pu être la vie des ardoisiers à Rimogne. L’ouvrier qui se laissait glisser sur l’échelle afin de rejoindre son ouvrage d’exploitation, s’engouffrait petit à petit dans le silence et l’obscurité. Vers 1750, l’ingénieur Vialet écrit à ce sujet : « Les ouvriers se servent de chandelle pour éclairer leur travail du dedans de la fosse, mais ils portent leurs faix sans aucune lumière, soit dans les galeries, soit sur les échelles, à force de passer par le même endroit il se forme dans les galeries des espèces d’augets dans lesquels les ouvriers sont couler leurs piés, ce qui les dirige dans leur marche ».
Jusque dans les années 1920, l’éclairage dans des profondeurs pouvant aller jusqu’à plus de 600 mètres n’était assuré que par des chandelles fabriquées sur place dans le village. Les ouvriers plongés dans cette nuit forcée accueilleront avec soulagement le progrès qu’a constitué la lampe à acétylène ou lampe à carbure. Les conditions de travail des ouvriers devant porter des charges excédant les 50 kilos sur leur dos, à peine protégé par un cousin de paille appelé bassat, étaient très difficiles. Les outils des années 1900 étaient très semblables à ceux des années 1700.
De plus, les ouvriers du fond comme du jour sont exposés à une maladie respiratoire appelée schistose (c’est la silicose des mineurs de charbon). Les poussières d’ardoise respirées par les ardoisiers se déposaient peu à peu dans les poumons. Il fallut attendre 1949 pour voir cette maladie reconnue comme maladie professionnelle.
Cette vie très difficile est rythmée par les blessures et les accidents. Les coupures, les fractures, les entorses et les plaies ponctuent le quotidien des ouvriers. Les accidents mortels se produisent plus ou moins régulièrement et les causes sont très diverses, allant le plus souvent du décès par écrasement à la suite de la chute d’un bloc, au décès dû à une chute ou au décès dû à une explosion mal maitrisée. Cinquante neuf accidents mortels sont recensés de 1753 à 1970. La plus jeune victime avait 13 ans, la plus ancienne en avait 71. A chaque accident, une sirène appelée gueulard placée à la Grande Fosse retentissait dans Rimogne faisant cesser toute occupation. La population attendait alors avec angoisse de savoir qui était la ou les victimes. On peut en effet constater que la plupart du temps, le travail se faisant en communauté, un accident faisait plusieurs victimes à la fois comme par exemple en 1787 où cinq ardoisiers trouvent la mort, en 1905 (quatre victimes). Si seulement 59 accidents mortels dans les fosses sont recensés en un peu plus de deux siècles, il faut aussi noter que les blessures entrainaient souvent la mort et l’on oublie donc de comptabiliser ces ouvriers.
Ferveur et traditions religieuses
Vitrail de Sainte Barbe
Sainte Barbe de la descenderie de la Voute
L’un des autres impacts de l’exploitation ardoisière à Rimogne a été l’impact religieux. La patronne des ardoisiers, sainte Barbe, est omniprésente. On la retrouve à l’entrée de chaque descenderie, veillant sur la vie des ouvriers. On retrouve aujourd’hui pas moins de quatre statues de sainte Barbe différentes. La première est exposée à la Maison de l’Ardoise, les trois autres se trouvent dans l’église. C’est d’ailleurs dans l’église que se trouve l’expression la plus concrète de l’impact religieux des ardoisières. Des deux chapelles situées dans les bras du transept l’église, celle de droite est consacrée à sainte Barbe. De la grille d’entrée de la chapelle jusqu’aux plus petits détails, tout rappelle l’importance de la sainte. L’autel de la chapelle présente dans un bas relief les outils des ardoisiers, les outils du jour et les outils du fond. Les outils sont également présentés dans un des vitraux. Le vitrail présente le Christ donnant l’Eucharistie à sainte Barbe et dans le fond ont été représentés différents monuments du village.
Les ouvriers perpétuèrent également le culte de sainte Barbe au sein d’une confrérie qu’ils fondèrent en 1851, association de piété présente lors des grandes manifestations. Si sainte Barbe est très présente, il est à noter que les grands propriétaires des ardoisières ont joué un grand rôle dans la vie religieuse. Une simple visite de l’église laisse apparaitre cet état de fait. La famille Rousseau a donné plusieurs des vitraux ou encore les deux grottes représentant Bernadette Soubirous. Le monde des ardoisières a marqué l’église de la nef aux cloches, l’une d’entre elles a pour parrain un des directeurs de la Compagnie. Armand Moreaux, maire de Rimogne et directeur des ardoisières offre même la balustrade en fer forgé disposée devant les orgues installées en 1878.
Emprise de la Compagnie dans la vie locale
Château des Rousseau de Rimogne
Outre le fait que les propriétaires des ardoisières possédaient la presque totalité des tréfonds de la commune et donc pour ainsi dire possédaient le village, ils avaient la main mise sur une multitude de choses dans le village. Le logement entre dans ce cadre. Les ouvriers ardoisiers étaient logés par la Compagnie, le plus souvent dans des cités ardoisières dont les plus anciennes situées dans le quartier de la Grande Fosse ont été construites vers 1825. Mais le plus grand ensemble de cités, un alignement de maisons en briques à un étage, a été construit le long de la route nationale. Les habitations sont exiguës mais les ouvriers ont à leur disposition un morceau de terrain situé derrière duquel il peut tirer sa subsistance. L’emprise de la Compagnie sur les logements est énorme. En 1932, elle possédait 192 logements dans le village.
La Compagnie des ardoisières a également été très présente dans la vie politique et associative. Depuis 1789, huit maires ont joué un rôle au sein des ardoisières. Le premier d’entre eux fut Pierre Joseph Bétry, régisseur, tout comme son successeur Jean Baptiste Péridon qui sera maire par deux fois. Vincent Adolphe Rousseau de Rimogne, petit-fils de Jean Louis Rousseau, est maire de Rimogne en 1837 et cela jusqu’en 1848. Plusieurs autres dirigeants ce sont succédé : Louis Pierre Teissier, Constant Beuret, Ferdinand Aubriot ou encore Armand Moreaux, petit-fils du général René Moreaux. La Compagnie est omniprésente. Elle l’est également au sein des associations. L’harmonie municipale fondée en 1892 a longtemps eu les dirigeants des ardoisières comme directeurs. M. Gilloteaux, directeur des Ardoisières réunies à Rimogne était Président d’honneur de l’Union sportive en 1922. M. le comte de Monchy, actionnaire principal de la compagnie, est membre de la société de chasse fondée en 1929. Il en est de même pour l’Espoir de Rimogne, association sportive fondée en 1932, dont l’un des vice-présidents était le directeur Alfred Derancourt.